2001 L'impossible lien

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Michel Arnaudiés

ou de l'impossible lien.

Je parle d'aujourd'hui, de ce moment où une vieille croyance occupe le champ des évidences nous serions tous des individus. Créateur, créature, une si petite différence orthographique, pour deux vues irréconciliables de la nature humaine.L'individu relève de la première ; matrice de toutes choses, il crée, innove, cherche et trouve, produit des objets improbables, engendre le mouvement, l'histoire, le progrès. L'art est la pratique qui célèbre cette manière singulière de parler de l'humain; il donne à voir l'excellence, celle des créateurs et de leurs créatures. La vie de Saint Picasso en témoigne, adoration, Duchamp s'y refuse, dérision.

Arnaudiés croit que Picasso n'a pas tort et Duchamp non plus. Position intenable, bien sûr, signe qu'il se trouve sur un autre débat.

Avant toutes choses, il y a le grand texte, celui qui contient toutes les paroles. Chacune est convenue ; même si elle surprend, elle était à l'orée de toutes les bouches. Rien n'échappe au grand texte, le «partage du sensible» est déjà là. Arnaudiés passe son temps à refuser de le croire et à souffrir jusqu'au bord du vivant pour justifier son refus. Le faisant, il expérimente la liberté comme jeu, sans cesser de la penser comme je.

Il aurait pu choisir autre chose que la peinture, il se contraint à n'utiliser qu'elle : c'est elle qui illustre le mieux l'autorité du texte. La toile blanche attend le texte, une fois le pinceau passé, on la dit peinte, on veut dire imprégnée de matière et de sens; le tout
fait corps. Tout corps qui s'ajoute sans faire corps, sans s'imprégner, garde son altérité radicale, il est hors sens. Comme s'il n'existait pas. Il n'y a pas de faits bruts, il n'y a que des textes. Dans l'atelier d'Amaudiés, on voit des branches d'arbre, ou encore des culottes de femmes placées sur des toiles peintes, le lien ne se fait pas. Mise en scène de l'impossible amalgame entre le tissu imprégné et un objet d'une autre nature.
Esthétique du désespoir.

Le texte est plein, il ne peut avoir de trou. Arnaudiés le sait, il a perforé ses toiles et n'a rien trouvé derrière elles ; le hors texte c'est le néant. Le trou est une plaie que souligne une saignée. J'ai dit jeu, vous avez cru entendre je et penser maîtriser le sens ; la surdité ne vaut pas la liberté. Souffrance.

Il reste que le texte doit bien s'arrêter quelque part; il ne peut être tout et son contraire. La liberté naîtrait de sa contrariété. Puisqu'il est bruyamment coloré, contrariais-le, utilisons la peinture blanche, puisqu'il impose des formes, laissons faire le hasard, puisqu'il commande des conduites ordonnées, appelons en au geste d'instinct. La toile sera tout juste imprégnée, il faut aller vite pour le surprendre, vite, la matière sera blanche, vite la coulée hasardeuse, courte, unique, vite le geste doit être bref. Vite, blanc, bref, presque rien, presque mort. Nouvelle expérience, nouvelle confirmation le saut se fait d'un texte à un autre, vers le hors texte, il est mortel.

Pour ceux qui parlent la langue de bois, le déni d'individu constitue une souffrance. Arnaudiés ne l'ignore pas, il n'ignore pas non plus que le jeu est possible, que les arrangements de mots sont jouissifs, qu'il faut raconter des histoires ; il était une fois un jardin, comme un paradis, il était une fois une famille, comme un enfer, ou l'inverse, ou peut être les deux, certainement même puisqu'il était une fois les femmes, le sexe, les autres...

Arnaudiés ou l'histoire d'un emprisonnement facteur de ces jeux qui font la jouissance des vies libres.

 

Henri Solans. (Économiste)

Juin 2001