1984 - Rosina

130 x 97

1986 - Llit n°6

130 x 97

1988

130 x 230

 

Michel Arnaudiès dans son atelier en 1981

Michel Arnaudiés

1980 - 1990

Surgissement vite effacé.
Apparition - comme transparente - fugitive, menacée. Surgissement d'une image longtemps, si longtemps enfouie au fond de l'enfance, au cour d'une mémoire obscurcie au terme de l'enfance et qui, de nouveau, s'ouvre, se livre.
Image devant nous, en nous, devant le peintre, d'abord dans le regard du peintre tourné vers l'intérieur à moins que la main elle-même, le geste de la main ne soit regard...
Image, silhouette (tendre cible) de l'aïeule.
Les lettres: R.O.S.I.N.A.
Épeler comme jadis le nom sésame d'un vert paradis.
Rosina au visage large de montagnarde, ici flou comme le souvenir trop patiemment, trop passionnément caressé - mais dont on devine, à une certaine inclination de la tête, quelle fut la tendresse.
Obsession enfantine, paysanne: «Familles, je vous aime ».

Pas seulement la couleur, pas seulement la ligne: l'objet, la chose, veut s'intégrer aux signes - ainsi tel fragment de dentelle ancienne (tissu, trame du temps, durée).
Ce bout d'étoffe, un drapeau?
Dentelle - elle - aile pour témoigner que la pauvreté et le labeur paysan savaient saluer la beauté.
Portée irréalisante du réel dans la fiction picturale.
A la suite de Manolo, les cubistes - et d'abord Picasso - venaient, vivaient, travaillaient à Céret - peut-être ont-ils pu rencontrer alors Rosina dans sa ferme ou au marché? Là où les cubistes auraient collé dans leur tableau un fragment du journal LE JOURNAL, un coin de paquet de tabac, présences fortes, quotidiennes, des choses de leur vie, Michel Arnaudiés, le petit-fils de Rosina, pose une vieille dentelle jaunie. Il augmente la toile de ce vestige-vertige d'une rêverie amoureuse, d'un humble trésor des pauvres.
Ou encore l'artiste imprime sur la coulée du bleu, ou de l'ocre, ou du mauve l'empreinte d'un linge, d'un feston. Ou encore, et enfin, il plaque au pochoir les larmes bleues des cerises et les
papillons verts de leurs feuilles tombant le long ou au milieu du tableau larmes bleues de nostalgie ou de bonheur, larmes de Rosina, notes d'une musique perdue.
« Quand il reviendra le temps des cerises ». Belles cerises, maigre fortune jadis de Rosina et des siens. Comme l'effigie lointaine garde la présence de l'ancêtre dans l'image, les naïves cerises témoignent que la main de l'écolier demeure dans la main du peintre.

Au centre, au cour, dix fois, cent fois, mille et une fois la silhouette originelle. Est-elle absente d'une toile qu'on croit la pressentir encore au-delà de cette éclipse.
Elle est au cour du pays dont le peintre nous propose un cadastre. Elle est au cour de ce pays. Autour d'elle coulent les longues coulées de couleur de ce pays, de ses jours et de ses nuits.
Coule le bleu de l'eau du Tech jusqu'à l'horizon marin.
Coule le vert de la vigne.
Coule l'ocre du sol et du soleil catalans.
Coule le noir de la nuit noire, de l'envers, de l'enfer inversé de la peinture.
Et coule aussi le rose de Rosina.
Et coule le mauve du souvenir.
Les couleurs coulent comme coule le temps jusqu'à cette frêle digue, la toile, que le peintre élève ici pour arrêter un instant le temps, pour le changer en un espace où revivent, incertaines et fraîches, les fascinations de l'enfance. Surgissement si obstiné que jamais effacé.

 

Georges-Emmanuel Clancier (Poète-Écrivain)

 

1985 - Rosina

130 x 97